L’opposition à la contraception artificielle est principalement associée à l’Église catholique, cependant, beaucoup de protestants et de dénominations protestantes partagent également cette opposition. Historiquement, les catholiques ainsi que les protestants étaient opposés à la pilule contraceptive, mais c’est seulement il y a quelques décennies que la position protestante a graduellement changé.
La contraception et l’avortement sont deux sujets différents. L’avortement devrait être rejeté par les non-croyants, car nos sociétés, qu’elles soient chrétiennes ou non, condamnent fermement le meurtre d’êtres humains innocents. En revanche, la question de la contraception artificielle s’inscrit dans une dynamique différente. Les chrétiens ne cherchent pas à imposer leur position sur la contraception aux non-croyants, mais ils affirment que, pour les chrétiens pratiquants, l’usage de la contraception artificielle va à l’encontre de leur foi et ne devrait pas être adopté.
Cet article vise à explorer pourquoi la pilule contraceptive suscite des doutes non seulement chez les catholiques, mais aussi chez les protestants.
Une frontière floue entre contraception et avortement
Un point souvent méconnu est que certaines pilules contraceptives peuvent avoir un effet abortif. Pour comprendre cela, il faut examiner leur fonctionnement. La pilule agit principalement de trois manières :
- Elle empêche l’ovulation, réduisant ainsi les chances de fécondation.
- Elle épaissit la glaire cervicale, rendant difficile le passage des spermatozoïdes.
- Elle altère la paroi de l’utérus, empêchant l’implantation d’un embryon fécondé.
C’est ce dernier effet qui pose problème. Si un ovule est fécondé malgré les deux premières actions de la pilule, l’embryon ne pourra pas s’attacher à l’utérus et sera expulsé naturellement. Cet acte équivaut à un avortement précoce, car la vie humaine commence à l’implantation. Cette compréhension remet profondément en question l’acceptabilité morale de la pilule, et malheureusement c’est un fait largement méconnu chez les protestants.
Il existe plusieurs alternatives non-abortives, notamment les méthodes naturelles de planification familiale, qui consistent à repérer les périodes d’ovulation pour planifier les grossesses. Il y a aussi les contraceptifs barrières, tels que le préservatif et le diaphragme, qui préviennent la fécondation sans avoir d’effet sur un ovule fécondé, ce qui les classe parmi les méthodes de contraception artificielles non-abortives. Dans la suite de cet article, nous examinerons les raisons pour lesquelles certains protestants rejettent toute forme de contraception artificielle, pas seulement de les formes non-abortives.
Une opposition historique commune aux chrétiens
Avant le XXe siècle, toutes les confessions chrétiennes, protestantes et catholiques confondues, condamnaient fermement toute forme de contraception artificielle. Ce consensus reflétait une compréhension commune des Écritures : la procréation était considérée comme un don précieux de Dieu, une composante essentielle du mariage et la dissociation entre l’acte sexuelle et la procréation était considérée comme contraire à la volonté de Dieu. Des figures telles que Martin Luther et Jean Calvin (les premiers Réformateurs) considèraient la contraception comme une opposition au dessein divin.
Ce n’est qu’à partir des années 1930 que certaines églises protestantes ont commencé à s’éloigner de cette vision traditionnelle. L’Église anglicane a été l’une des premières confessions chrétiennes à accepter l’usage de la contraception, y compris la pilule, dans des circonstances spécifiques. Dès les années 1930, elle a commencé à assouplir sa position sur la régulation des naissances, en mettant l’accent sur la responsabilité individuelle des couples. Cette ouverture a influencé d’autres traditions protestantes et a contribué à des débats plus larges sur la moralité et l’éthique de la contraception dans le christianisme. Ces débats éthiques faisaient partie d’un contexte particulier de l’époque où la régulation des naissances était vue comme une manière de répondre aux défis économiques et sociaux de leur temps1Aujourd’hui, les défis économiques et sociaux de notre temps sont davantage liés à la faible natalité dans les pays occidentaux, où la contraception s’est largement démocratisée.. Cependant, malgré cette évolution, de nombreux protestants ont continué de rejeter la contraception artificielle, considérant qu’elle pouvait constituer une forme d’avortement, et qu’elle contredit l’enseignement biblique sur la sexualité et la procréation.
Les préoccupations liées à la santé
De nos jours, de plus en plus de femmes, qu’elles soient conservatrices ou progressistes, remettent en question l’utilisation de la pilule contraceptive en raison de données modernes mettant en évidence ses effets potentiellement néfastes sur le corps. Bien que la pilule ait été globalement acclamée dans nos sociétés pour avoir permis aux femmes de contrôler leur fertilité, des recherches récentes soulignent des effets secondaires tels que des déséquilibres hormonaux, des liens possibles avec des problèmes de santé mentale comme la dépression et bien d’autres2https://www.rtbf.be/article/marie-a-fait-un-avc-a-cause-la-pilule-contraceptive-on-ne-parle-pas-assez-des-dangers-de-la-pilule-11389159.
On observe une tendance notable chez les femmes de la génération Z (nés approximativement entre 1997 et 2012) à s’éloigner de la pilule contraceptive comme méthode privilégiée de contrôle des naissances. De nombreuses femmes prennent désormais davantage conscience des effets néfastes de la pilule sur leur corps. Les réseaux sociaux sont devenus des espaces d’échange et des discussions sur des alternatives à la pilule contraceptive. Un intérêt croissant se manifeste pour des options sans hormones, ou pour les méthodes naturelles de planification familiale. Cette génération a tendance à favoriser une vision plus holistique et naturelle de la santé, se détournant de méthodes contraceptives artificielles qui perturbent l’équilibre hormonal naturel de la femme.
Ces préoccupations croissantes reflètent une transition vers des solutions contraceptives plus en harmonie avec la nature. Ces inquiétudes, qui étaient autrefois ignorées et souvent qualifiées de “réactionnaires” lors de l’arrivée de la pilule contraceptive sur le marché, suscitent désormais une prise de conscience grandissante.
Une vision unifiée de l’acte sexuel et de la procréation
Les protestants qui rejettent la pilule contraceptive le font aussi parce qu’ils considèrent que l’acte sexuel et la procréation sont indissociables. Cette perspective s’appuie sur des passages comme Genèse 1:28, où Dieu commande au premier couple humain : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre », affirmant ainsi l’intention de Dieu de faire de la procréation une dimension fondamentale de la sexualité et du mariage.
Cette conception est également soutenue par les écrits de théologiens réformés comme Martin Luther et Jean Calvin. Luther, par exemple, considérait la régulation artificielle des naissances comme une rébellion contre l’ordre naturel voulu par Dieu. Calvin dénonçait la séparation de l’union conjugale et de la procréation, en insistant sur le fait que l’acte marital devait toujours être ouvert à la création de la vie.
Cette perspective rejoint des réflexions développées par des Pères de l’Église comme Saint Augustin et Saint Jean Chrysostome. Pour Augustin, théologien du 5e siècle, l’union sexuelle dans le mariage a pour finalité première la procréation, tout en exprimant l’amour et la fidélité des époux. Saint Jean Chrysostome, quant à lui, défendait l’idée que le mariage était un partenariat divin dans l’œuvre créatrice de Dieu.
Historiquement, avant le XXe siècle, l’Église protestante, tout comme l’Église catholique, maintenait une position stricte contre toute forme de contraception artificielle, considérant que cela dénaturait le but divin de l’union sexuelle. Cette opposition repose également sur l’idée que dissocier l’acte sexuel de la procréation revient à instrumentaliser la sexualité, en la réduisant à une recherche de plaisir détachée de ses responsabilités créatrices. Aujourd’hui encore, de nombreux protestants fidèles à cette vision traditionnelle continuent de rejeter la pilule, non seulement pour ses effets abortifs potentiels, mais aussi parce qu’elle remet en question l’équilibre sacré entre l’amour conjugal et l’ouverture à la vie.
Les préoccupations au niveau sociétal
Heather Tomlinson, dans son article pour Premier Christianity (magazine chrétien évangélique), explore les nombreuses critiques autour de la contraception artificielle, en présentant des points de vue à la fois chrétiens et non-chrétiens.
La journaliste Mary Harrington (journaliste et auteure féministe non-croyante) affirme que la pilule a des conséquences profondes, non seulement sur la biologie des femmes, mais aussi sur les dynamiques sexuelles et les attitudes culturelles plus larges. Elle critique la pilule sous un angle féministe, affirmant qu’elle favorise une « culture du plan d’un soir », ce qui banalise le sexe en supprimant son potentiel intrinsèque à créer la vie. Pour Harrington, retirer le risque de grossesse de l’équation a profondément changé la sexualité humaine, avec des conséquences qu’elle juge néfastes tant pour le bien-être des femmes que pour l’équilibre de la société.
Louise Perry, elle aussi journaliste et auteure féministe non-croyante, défend l’idée que la révolution sexuelle des années 1960 n’a été libératrice que pour les hommes qui souhaitaient mener une vie de promiscuité. Pour les femmes, qui selon les recherches préfèrent généralement des relations engagées et pour qui la grossesse reste une possibilité, même avec la pilule, ces changements sociaux ont été d’après elle désastreux3Elle écrit : « Nous devons accepter le fait que les hommes et les femmes sont différents et qu’il est nécessaire d’établir des normes sociales pour protéger le sexe physiquement plus faible contre le plus fort. La galanterie est une bonne chose. La retenue est une bonne chose. Nous avons été naïfs de penser que nous pouvions nous passer de ces prétendues vertus démodées. ».
D’autres s’inscrivent dans les idées dominantes de notre société contemporaine, à l’image de Rachel Held Evans, féministe chrétienne progressiste. Elle voyait la contraception comme un outil d’autonomisation, permettant aux femmes de gérer les grossesses et de concilier leurs carrières. Elle estimait également qu’une meilleure accessibilité pourrait réduire le taux d’avortement, un point encore débattu, comme nous allons le voir.
L’article de Heather Tomlinson revient aussi sur l’encyclique de 1968 du Pape Paul VI, Humanae Vitae, qui mettait en garde contre les conséquences de la contraception sur la société, prédisant l’objectification des femmes, une hausse de l’infidélité et une baisse de la moralité. Ses avertissements sont qualifiés de prophétiques par des commentateurs tels que le Dr Mehmet Çiftçi (spécialiste en bioéthique), qui loue les féministes qui avaient reconnu certains des effets négatifs de la pilule sur la société lors de sa démocratisation.
De plus, le Dr Calum Miller (médecin spécialisé en bioéthique) associe l’introduction de la contraception à une augmentation de la promiscuité et des grossesses non désirées. Il affirme que la promesse de sécurité encourage des comportements plus risqués et il soutient que de tels changements sociétaux, plutôt que de réduire les taux d’avortement, les ont involontairement augmentés. Il n’est pas le seul à le dire : diverses études montrent que la pilule pourrait avoir contribué à l’augmentation des avortements4Une étude récente dans le BMJ Sexual & Reproductive Health met en lumière une augmentation des méthodes naturelles de contraception, parallèlement à une hausse des taux d’avortement dans certains cas..
Pour Carl Trueman, professeur de théologie, le 50e anniversaire de Humanae Vitae en 2018 a mis en évidence la justesse des prédictions concernant les effets négatifs de la révolution sexuelle. Trueman explique que cette anniversaire a suscité un triomphalisme catholique, caractérisé par une attitude de « On vous l’avait bien dit ». Cependant, ce triomphalisme est nuancé par des études qui montrent que la majorité des catholiques utilisent aujourd’hui la contraception5Un sondage du Guttmacher Institute montre que la majorité des catholiques aux États-Unis utilisent des méthodes contraceptives modernes, malgré les enseignements de l’Église. Une enquête publiée dans America Magazine révèle que 89 % des catholiques américains considèrent la contraception comme moralement acceptable ou sans enjeu moral. Un article d’Aleteia discute des résultats d’une étude indiquant que 92 % des catholiques ont utilisé des préservatifs et 63 % ont utilisé la pilule contraceptive à un moment donné., en opposition aux enseignements officiels de l’Église catholique. Trueman met en évidence le fossé entre la doctrine catholique et les actions des fidèles, attribuant cela à un manque de catéchèse appropriée.
Une perspective protestante sur la pilule
De nos jours, les protestants sont toujours divisés sur la question. Dans des cercles protestants contemporains, des voix influentes remettent en question l’usage de la pilule pour des raisons éthiques, spirituelles, mais aussi sociales et médicales. Des pasteurs conservateurs tels que Doug Wilson et R.C. Sproul mettent l’accent sur les considérations éthiques dans la planification familiale.
D’autre part, certains groupes protestants adoptent une position plus stricte que celle de l’Église catholique. Le mouvement ‘Quiverfull’, par exemple, est une perspective théologique chrétienne qui s’oppose fermement à toutes les formes de contraception, y compris les méthodes naturelles de planification familiale. Fondé sur une interprétation littérale du Psaume 127:3–5, qui décrit les enfants comme une bénédiction et des “flèches dans un carquois” (‘carquois’ se traduit par ‘quiver’), ce mouvement encourage à avoir autant d’enfants que possible, en faisant confiance à Dieu pour déterminer la taille de la famille. Cette conception de la planification familiale s’inscrit dans le mouvement dit ‘fondamentaliste’ protestant. Bien qu’il reste minoritaire, il est largement médiatisé, notamment à travers des émissions telles que 19 Kids and Counting et Bringing Up Bates6’19 Kids and Counting’ et ‘Bringing Up Bates’ sont des émissions de télé-réalité qui suivent la vie quotidienne de deux grandes familles chrétiennes fondamentalistes, les Duggar et les Bates, respectivement..
De nos jours, la plupart des protestants ne remettent pas en question l’utilisation de la contraception artificielle ; elle est largement acceptée dans nos sociétés, et depuis les années 1930, les dénominations protestantes ne s’opposent généralement plus à cette pratique. Toutefois, bien que les protestants n’aient pas toujours des enseignements aussi explicites sur la position éthique de l’Église que les catholiques, les statistiques révèlent des pourcentages similaires entre les catholiques et les protestants en matière d’utilisation de la pilule contraceptive. Par exemple, une étude du Guttmacher Institute indique que 74 % des femmes évangéliques utilisent des méthodes contraceptives, y compris les contraceptifs hormonaux et une autre étude du Guttmacher Institute révèle que 68 % des femmes catholiques utilisent des méthodes contraceptives, tel que la pilule.
Conclusion
Cet article examine les raisons pour lesquelles certains protestants rejettent la contraception artificielle. Leur opposition à la pilule repose sur plusieurs piliers. Tout d’abord, considérant la vie comme sacrée, toute méthode contraceptive ayant des effets abortifs, comme la pilule contraceptive, est rejetée. Nous avons également constaté que la vision protestante de la contraception ne s’est éloignée de la vision catholique et traditionnelle que depuis quelques décennies. Par ailleurs, de nos jours, de plus en plus de femmes se détournent de la pilule en raison de ses effets néfastes sur leur santé, mis en évidence ces dernières années. De plus, en obéissance aux enseignements bibliques sur la sexualité, il est clair que les chrétiens ne peuvent dissocier les relations sexuelles de la procréation. Nous avons pu voir que ces enseignements sont alignés avec les enseignements constants de l’Église à travers les siècles, que ce soit avant ou après la Réforme. Enfin, les répercussions culturelles et sociales de la démocratisation de la contraception soulignent l’importance de rester fidèle à ces enseignements et de ne pas s’écarter du dessin de Dieu pour nous.
Cet article invite à dépasser les clichés qui associent uniquement l’opposition à la pilule contraceptive au catholicisme. La réalité est plus nuancée. Que nous soyons catholiques ou protestants, il est essentiel d’engager une réflexion commune sur les enjeux éthiques de la pilule, dans l’esprit de plaire à Dieu et de vivre selon son dessein.